Premier voyage : extrait

Extrait des petits voyages de Mathis 1 :

2 • L’exposé de Mathis

— Je me rappelle de la première fois où ça m’est arrivé. Dans mon voyage, il faisait un temps comme celui-ci, et la violence de la pluie avait même brisé un carreau du lieu où je me suis retrouvé. Mais il faut que je t’explique quelque chose avant. Au début je ne comprenais pas comment je pouvais passer plusieurs heures, et même plusieurs jours ailleurs, alors qu’ici, je ne voyageais que quelques minutes, voire quelques secondes.

Camille, silencieuse, était attentive aux propos de son fils. Elle avait des difficultés pour comprendre comment un garçon de presque sept ans pouvait avoir, dans ces moments magiques, une discussion et un vocabulaire qu’il n’utilisait pas habituellement. Une autre forme de son don, peut-être ? Mathis poursuivit :

— En fait, c’est comme dans un rêve. Je vis des histoires de plusieurs jours en quelques secondes. C’est papa qui m’a raconté, quand je lui ai demandé pourquoi on rêvait. Un rêve de deux ou trois secondes peut donner le sentiment d’avoir vécu une journée entière. Et j’ai compris pourquoi mon esprit pouvait voyager si longtemps, alors qu’il ne s’était passé qu’une ou deux minutes dans la réalité. Quand je voyage, je suis comme déconnecté de la réalité physique. Il n’y a plus ni espace, ni temps. Mais tout reste gravé là, dit Mathis en se tapotant la tempe, dans ma tête, comme si j’avais physiquement vécu les événements que j’ai rêvés. Quand j’ai pris le papier dans mes mains, j’ai comme senti un picotement dans les doigts, puis je l’ai ressenti dans les bras, un peu comme…

Mathis chercha ses mots :

— …comme si quelque chose changeait en moi, comme… un brouillard. Puis la pièce dans laquelle je me trouvais s’est lentement effacée, remplacée par un grand espace lumineux, et la lumière lentement a laissé la place à d’autres murs, à une autre pièce, à un autre décor.

— Et tu n’as pas eu peur ? demanda Camille. Te retrouver dans un endroit que tu ne connaissais pas ne t’a pas inquiété ?

— Non, pas du tout. J’avais au contraire l’impression que c’était une situation normale. Enfin, non, pas normale, mais naturelle. Le document m’avait dirigé là, je me suis dis que ce n’était pas pour rien.

Camille regarda son fils. Ses yeux brillaient. Manifestement, il était en train de revivre de l’intérieur les événements vécus. Il n’était pas tendu, mais serein, une esquisse de sourire au bord des lèvres. Camille ne dit pas un mot, se contentant de le laisser parler à son rythme. Elle attendit que Mathis reprenne son récit.

— Dehors, le temps était à la pluie, et sa violence contre les carreaux en avait brisé un, certainement déjà fendu. Il faisait sombre dans la pièce. Une grande table en bois était au milieu avec des bancs de chaque côté. Les murs en torchis laissaient apparaître quelques fissures. Il n’y avait qu’une seule fenêtre, et la porte fermée laissait passer les courants d’air et la pluie. J’étais dans un coin sombre et on ne m’avait pas vu. Je n’osais pas trop bouger. Quatre personnes occupaient la pièce, une vieille dame, un homme curieusement vêtu, une autre femme beaucoup plus jeune et un garçon qui ne devait pas être beaucoup plus vieux que moi…

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